« On est entrés dans une nouvelle ère »: Interview de Joëlle Milquet et Sven Gatz dans Le Soir

Interview de DANIEL COUVREUR et BÉATRICE DELVAUX dans Le Soir.

La coopération culturelle entre Flamands et francophones n’est plus platonique. Les ministres Sven Gatz et Joëlle Milquet se diront oui, lundi, à Flagey, à l’heure où le fédéral réduit sa dot.

Entretien

Ce fut longtemps l’une des plus mauvaises blagues belges: la Communauté flamande avait signé des accords de coopération culturelle avec la moitié de la terre, dont la Mongolie, mais rien avec les francophones. Jusqu’à ce que sous la législature précédente, les ministres Schauvliege (CD&V) et Laanan (PS) concluent. Depuis, leurs successeurs Sven Gatz (Open-VLD) et Joëlle Milquet (CDH) ont validé avec conviction un accord dont ils nous détaillent les contours avant de le présenter lundi à Flagey.

Quel contenu allez-vous donner à cet accord?

Sven Gatz . La plate-forme comprenant les fonctionnaires, nos collaborateurs et des spécialistes de terrain et qui va gérer cet accord, a été mise sur pied il y a huit mois. Cela débouchera sur le «kick off» à Flagey dans les semaines à venir. Joëlle avait suggéré de faire quelque chose autour des arts numériques et donc Sharing is caring rassemblera tout au long de l’année la vidéaste Marie-Jo Lafontaine, le compositeur Christophe Chassol, l’association MUS-E et des jeunes des deux communautés sur le thème de l’identité et des arts numériques. C’est symbolique parce que Flagey est une maison co-communautaire mais c’est aussi une institution qui va très bien, qui est à Bruxelles alors que nous sommes tous les deux Bruxellois. Nous sommes très à l’aise avec ce point de départ.

Nous allons aussi annoncer lundi la création d’un fonds commun de 200.000 euros, un bon début au lancement d’un appel au monde culturel dans tout le pays pour mettre sur pied des projets communs: des petits avec des subventions de deux fois 2.500 euros, de plus grands avec deux fois 5.000 euros. Nous garderons une partie du budget pour un projet phare, pas encore déterminé.

Quels les critères définissent ces «collaborations»?

S.G. Les règles sont assez souples: il faut avoir un intervenant flamand et un francophone, artiste ou une maison culturelle. C’est à eux de proposer des projets mais on ne part pas de rien: à Bruxelles, ces collaborations sont devenues coutumières. La plate-forme fera la sélection avec nous. On vise surtout l’effet boule de neige et après fin 2016 on pourra voir comment cela a marché et si on doit augmenter le budget. Après deux ou trois ans, on verra comment pérenniser cette collaboration. Nous avions fait la même chose entre la Flandre et les Pays Bas avec Beste Buren qui fête ses 20 ans. Alors que les budgets ne sont pas très importants, il y a eu beaucoup de bons projets.

N’est-il pas trop tard?

L’écrivain Stefan Hertmans nous disait que les jeunes Flamands ont plus la tête à New York que chez les francophones…

S.G. Si j’étais cynique on pourrait aussi dire que les gens du sud de la Belgique ont la tête uniquement tournée vers Paris. Mais je suis plutôt optimiste car il y a sur le terrain une nouvelle génération d’acteurs culturels et d’artistes qui sont très intéressés à collaborer ensemble. Voyez à Mons 2015.

Joëlle Milquet. On est entré dans une nouvelle ère, dont il faut mesurer l’importance et qui j’espère, n’est pas éphémère: 1) On est entré dans un climat de plus grande pacification communautaire; 2) on est devenu en même temps ministres de la Culture; 3) on est tous les deux Bruxellois, avec une sensibilité pour ces nombreuses initiatives des deux communautés qui permettent déjà de travailler ensemble; 4) nous venons de communautés et de partis différents mais notre vision politique se combine avec une volonté de transcender complètement les rigidités communautaires qu’on a trop connues dans le cadre des politiques culturelles. Il y a aussi un momentum lié à l’évolution d’une génération émancipée des problèmes du passé et décomplexée à l’égard de l’autre communauté. Enfin, il y a une véritable évolution des acteurs à Bruxelles, ville sociologiquement francophone mais qui devient surtout cosmopolite et où, tant du côté du personnel politique et culturel bruxellois venant de Flandre, que du côté francophone, on a commencé à déployer tacitement une offre bigarrée. Les approches se mêlent, même si linguistiquement on doit continuer à faire chacun notre travail.

Nous sommes à un nouveau moment charnière. Cela vient peut-être un peu tard, mais c’est aussi la démonstration d’une nouvelle Belgique qui s’assume comme un pays vraiment fédéral.

Ce sera plus compliqué de faire collaborer la Flandre et la Wallonie profondes?

J.M. L’enjeu va évidemment au-delà de Bruxelles. Mais il y a des choses qui existent et qu’on ne montre pas assez. Il y a un mois nous sommes allés ensemble au Festival de Belgian Jazz Meeting à Bruges, où ils travaillent complètement ensemble. Un des enjeux, notamment, c’est que dans la scène musicale, nos artistes et nos groupes se mélangent et puissent se diffuser sur le territoire de l’autre communauté. Du «win win» complet.

S.G. On espère que la réponse à l’appel aux projets se fera sur l’ensemble du territoire. Mais il faut rester réaliste, avec notre budget, une trentaine de projets serait un maximum.

Pourquoi ne pas avoir décidé de financer ce qui existe pour le pérenniser, comme le «Toernee capitale» des théâtres KVS et National à Bruxelles?

S.G. Mais nous allons encourager ces choses. Notre idée est ouverte autant aux anciennes collaborations qu’aux nouvelles. La collaboration de ces deux théâtres est excellente.

J.M. Le KVS et le National sont deux joyaux. Et je veux faire du National un moteur de l’offre belge francophone, mais aussi un théâtre qui s’ouvre à l’international et collabore intimement avec le KVS,etc.

Comment faire pour que votre collaboration soit plus que symbolique? soit plus que symbolique?

J.M. Ces 200.000 euros de départ vont se déployer et cela n’empêche pas, quand il y a un bon projet, de le financer hors de cette enveloppe, comme on le fait déjà pour le Kunstenfestivaldesarts, le Wiels, Flagey. Mais au XXIe siècle, le PIB des entreprises culturelles dépasse celui de nos industries classiques. Le problème est que les politiques culturelles en Belgique ont été éclatées, entre les pouvoirs locaux, régionaux – patrimoine, tourisme,

l’événementiel – et le fédéral – statut de l’artiste, mécénat, tax shelter. Comme on s’entend bien avec Sven, on peut et on doit devenir les deux impulseurs d’une stratégie cohérente qui implique les leviers à tous les niveaux de pouvoir. On a déjà commencé à Bruxelles où, c’est une première, nous avons initié des rencontres régulières des ministres concernés par la culture. Nous allons venir au fédéral avec une proposition commune sur le statut de l’artiste pour les arts de la scène, nous allons travailler ensemble sur la politique des prix – nous sommes tous deux pour réglementer le prix du livre–, sur la signalétique des films. Nous voulons être les coordinateurs d’une cohérence des niveaux de pouvoir sur la culture. Regardez Bruxelles: quand on rassemble toutes les offres culturelles, on a les moyens de faire de cette capitale une vraie capitale culturelle.

>> Lire l’article complet sur le site du Soir